A l’intérieur d’un cadre donné, tout remettre en question. Il parait qu’en jazz, c’est le principe de l’improvisation. Pas étonnant donc que ce soit également celui de Bob et de Mister, deux passionnés de jazz. Bob est un ancien prof de philo qui s’est reconverti en chauffeur de taxi le jour où il n’a plus supporté ses élèves insolents et bornés. Quant à Mister, il est noir; du coup, il est aussi pianiste de jazz. Bob, l’intellectuel, est raisonné et pragmatique; Mister, l’as de l’impro, est impulsif et instinctif. Les deux se complètent. Les deux font la paire comme on dit.
Et les deux ont du vague à l’âme. Le corps de leur copine Vera a été retrouvé brûlé. Les coupables ont été rapidement arrêtés, et le règlement de compte entre dealers, avancé comme explication au meurtre. Mais Mister et Bob ont du mal à gober cette version. Pour eux, c’est du pipeau. De la poudre aux yeux. Pas compatible avec la Vera qu’ils ont connue. Vera, gracile jeune fille de vingt cinq ans venait de l’ex-Yougoslavie où elle avait vécu l’horreur de la guerre. Son rêve : devenir comédienne. Mais, dans ce métier plus qu’ailleurs, rêver ne suffit pas. Ni travailler d’ailleurs. Il faut de la chance. Beaucoup de chance. Et on ne peut pas dire que Vera fut très gâtée de ce côté là. Mais elle ne baissait pas les bras. Elle s’accrochait. Enfant, dans la cave où elle se protégeait des bombardements, elle s’était frottée à Shakespeare. En jouant les pièces du dramaturge anglais, elle avait commencé à percevoir toute l’étendue de la nature humaine. Du sublime à l’abject. Mais dans sa courte existence elle devait surtout en connaitre l’extrémité la plus sombre.
Tout remettre en question, donc. Mister et Bob décident alors de reprendre l’enquête à leur compte. Autrement dit, « de remuer la merde ». Pas évident. Toujours ce fameux fossé entre la théorie et la pratique. Mais de tâtonnements en intuitions, de coïncidences en réflexions, les deux compères vont progresser, jusqu’à atteindre des sphères dangereuses. De celles où le droit à l’erreur est interdit. Où l’on ne doit jouer que si l’on est sûr de gagner. De celles où il ne faut pas se contenter de blesser l’adversaire ; il faut l’éliminer.
Le roman de Marcus Malte contient les ingrédients classiques du polar : une beauté fatale assassinée, deux compères marginaux embarqués dans une histoire qui les dépasse et des réflexions désabusées sur l’existence, genre « la vie, tu sais, on en fait toute une histoire, mais c’est vraiment pas grand chose en réalité ». Et puis il y a le jazz bien sûr, omniprésent, envahissant comme les cassettes dans le taxi de Bob. Entre deux chapitres, vient se caler une sorte d’intermède musical portant le nom d’un standard. Avec des accents mélancoliques, ces pages nous disent ce que fut la vie de Vera. Et puis il y a le titre, « Les Harmoniques », ces fréquences qui propagent à l’infini le son initial. Mais comme le fait remarquer Mister, « il n’y a pas que la musique qui produit des harmoniques. Le bruit des canons aussi. Qui sait au bout de combien de temps elles cessent de résonner ? ». Longtemps sûrement, jamais peut être. Car « une guerre n’est jamais finie pour ceux qui l’ont vécue ». Et quand on a lu les dernières pages du livre dans lesquelles Marcus Malte nous narre avec précision l’horreur des massacres ayant marqué la guerre des Balkans, on comprend que l’oubli soit impossible. Décidé à nous laisser aucune illusion sur la nature humaine, Marcus Malte en ajoute une dernière couche avec une alliance classique, quoique contre nature, entre la politique et la pègre. Le principal protagoniste de ce mélange des genres ressemble tellement à celui qui nous gouverne aujourd’hui, qu’on préfère se dire que tout ça c’est du roman. Du bon roman.